Fantasme ?

 

Bonjour chers amis.

Je vois que vous avez osé vous aventurer dans les méandres de Fantasme ?. L'ennui que Tyren éprouve face au manque d'activité sera vite balayé ; et, il risque fort de regretter la tranquillité d'une vie où les désirs restent à leur place.

 

Et vous ? Savez-vous réellement de quoi vous avez envie ?

 

Peut-être que l'histoire de Tyren vous éclairera ou vous plongera davantage dans le doute. Qui peut savoir ?

 

Bonne lecture, et à tout à l'heure...si vous ne vous perdez pas entre-temps, bien sûr.

 

 

 

Fantasme
 
 

 

— Fais chier !

Le magazine vola à travers le salon. Tyren n’en lisait jamais la partie « Chasseurs de complots » ; or il bloquait sur cette double page depuis bientôt une heure. La victime de papier glacé atterrit sur l’une des baies vitrées de l’appartement, effrayant un pigeon posé sur le balcon.

L’inactivité plaisait peut-être à certains, mais pas à lui.

« Bon sang ! »

Comment pouvait-on se complaire à ne rien faire ? Il entamait sa quatrième journée de suspension et se trouvait déjà au bord de l’explosion.

Lui qui d’ordinaire abhorrait déjà le désordre, là il battait les records et s’était transformé en véritable fée du logis. Tout y était passé, des joints des sanitaires aux plinthes du placard à balais, en passant par le coup de peinture donné au plafond, à présent immaculé. Le réfrigérateur débordait, ses armes brillaient de plein feu et sa voiture n’avait rien à envier à celles entreposées dans les concessions. Il avait même été jusqu’à modifier la configuration de son salon, pour tout remettre en place le lendemain. Dire qu’il lui restait encore trente-six jours à tirer. Plus jamais il n’irait visiter de zoos ; il comprenait ce que les pauvres bêtes enduraient à tourner en rond dans leur cage trop étroite. Et encore. Comparé à eux, il sortait quand bon lui semblait.

Le canapé couina quand Tyren s’affala sans ménagement, en lâchant une longue expiration. Il se frotta le front et réfléchit. Comment en était-il arrivé là ? En temps normal, il faisait bien son boulot.

« Non ! »

En fait, il était le meilleur dans ce qu’il faisait. Tout le monde le reconnaissait, pas toujours de bonne grâce d’ailleurs.

« Peu importe, on ne peut pas plaire à tout le monde, après tout. »

Vérité imparable, comme quand on demandait aux proches d’une victime de meurtre si elle avait des ennemis et qu’ils affirmaient qu’elle était aimée de tous. Faux. Sinon elle serait toujours là.

C’était la même chose pour Tyren. On pouvait bien le traiter de connard prétentieux et insensible, qu’est-ce qu’il en avait à foutre ? Lui-même le revendiquait, ce qui énervait d’autant plus ses détracteurs.

En revanche, qu’on l’empêche de faire son boulot en se foutant de sa gueule avec des coups en traître… ça, ça le mettait en rogne. C’était le problème avec ces freelances que l’agence engageait. Ils se croyaient tout permis et jouaient aux cowboys en se moquant des dommages collatéraux. Il en avait vu plusieurs à l’œuvre et aucun ne méritait sa place ; seul l’appât du gain les motivait. Mais, ce Wähn tenait le haut du podium, tant par sa perfidie que sa dangerosité. Le visage de l’homme s’insinua quelques secondes dans son esprit.

Tyren grimaça. Une lumière brûlante clignota dans sa poitrine, avivant une colère vicieuse profondément tapie dans les méandres de son être. Un son strident perturba son ouïe. Il appuya sur ses oreilles espérant que cela le soulagerait. Depuis quelques temps, ça lui arrivait chaque fois qu’il commençait à se mettre en colère. À dire vrai, il savait parfaitement à quand le phénomène remontait et surtout à quoi il le devait. Tyren aimait croire qu’il ne se voilait jamais la face, et pourtant c’est bien ce qu’il faisait depuis trois mois. Or aujourd’hui, à part se regarder dans un miroir et faire une bonne introspection, il n’avait rien d’autre sur le feu. Autant passer à la casserole une bonne fois pour toutes, il rendrait service à tout le monde et à lui-même en premier.

Non seulement il foirait dans son boulot, mais en plus il s’en prenait à tout le monde, souvent sans raison. Sauf pour Richet. Que le type le suspende était une chose. Il le méritait. Tyren avait merdé et provoqué l’hospitalisation de deux de ses agents. À sa place, il aurait réagi de la même manière, même plus durement. Mais, qu’il lui annonce sa suspension avec un sourire mielleux et condescendant, mauvais point. Le bureaucrate avait pris son pied à l’idée de ternir ses états de service.

« Rien à foutre de ça ! »

Ce que Tyren n’avait pas apprécié était qu’il ne se soucie même pas de l’état des blessés.

« — Ils connaissaient les risques en faisant ce métier. » Voilà la chose la moins intelligente que ce salopard de bureaucrate avait trouvée à dire. Sur le moment, le cogner était apparue comme l’idée du siècle ; il avait mis dans le mille. Un nez cassé. Et alors, c’était les risques du métier, non ? Trente jours de suspension supplémentaires pour coups et blessures sur un supérieur. Ça, c’était la merde par contre. Pour lui, le fait que Richet fasse partie du gros du panier de l’agence était accessoire, mais tout le monde ne pensait pas de la même façon.

« Et merde ! »

Si son frère ne l’avait pas retenu, il aurait continué. Celui-ci le remettait rarement en question, mais cette fois-ci il l’avait fait. Lech avait tapé là où il savait que Tyren souffrirait, pour lui procurer un électrochoc. Son jumeau l’avait empêché de bousiller sa carrière. Il l’avait remercié en le frappant, lui aussi, et en ajoutant un « Va te faire foutre ! » en plus d’autres gentillesses venimeuses.

Il l’avait blessé à son tour et avait tout de suite regretté ses paroles, mais son orgueil lui avait retiré les excuses de la bouche.

L’orgueil. Tout partait de son incapacité à reconnaître ses failles et ses besoins. C’est à cause de cela que son couple avait volé en éclat, trois mois plus tôt.

« Bingo ! »

Son jumeau avait compris depuis le début ce qui le minait. Lui n’avait su que se mettre la tête dans le sable. Il se souvint de la dispute qu’il avait eue avec Norah. Ils ne s’étaient pas fait de cadeaux ; une fois de plus, il avait été le meilleur. Même dans la connerie il pouvait exceller. Elle était sortie de l’appartement. Il ne l’avait pas rattrapé, son orgueil remportant une fois de plus le duel intérieur.

Tyren rit. C’était un rire sans joie qui n’exprimait que du dépit et de la rancœur. Ça lui faisait une belle jambe d’avoir enfin ouvert les yeux. Il n’en demeurait pas moins seul, assis comme un con sur son canapé, à pleurer sur son sort qu’il avait bien cherché.

La mélodie stridente de la porte d’entrée le coupa de sa pathétique méditation. Il tourna lentement la tête en direction du son et fronça les sourcils. Il s’agissait, non pas de la sonnerie de l’immeuble, mais de celle de son appartement. Étrange. La seule personne en mesure d’accéder aux étages était son frère qui possédait un double des clefs. Peu de chance qu’il s’agisse de Lech ; il travaillait et, de toute façon, il lui en voulait toujours. La mélodie retentit une deuxième fois. Tyren se leva, aux aguets. Il prit le couteau posé sur le bar et avança jusqu’à la porte. Il avait déjà eu des visites dont il se serait passé et en avait tiré certaines leçons. Une troisième sonnerie l’accueillit, exprimant l’impatiente du visiteur. Il regarda par le judas et n’en crut pas ses yeux. Il secoua la tête, interdit. Son corps se mit en pilotage automatique. Heureusement, car sa conscience venait de déclarer forfait. Il se rendit compte qu’il avait ouvert la porte quand il l’entendit s’exclamer :

— Waouh ! Sympa l’accueil. Tu m’en veux au point de me découper en morceau ?

— Hein ? Quoi ?

Sa gorge était sèche comme s’il n’avait pas bu depuis plusieurs jours et les deux mots lui arrachèrent une grimace. Il toussa prêt à s’étouffer, puis déglutit péniblement.

— Ça va, Tyren ?

— Norah ? dit-il. Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je ne dirais rien tant que tu n’auras pas lâché ce couteau.

La jeune femme désigna la main gauche de Tyren.

« Merde !»

Il avait laissé son cerveau sous la couette, ce matin.

— Excuse-moi, dit-il. Entre.

Tyren laissa son ancienne compagne entrer. Même s’ils avaient passé trois ans ensemble et qu’elle connaissait ses manies les plus farfelues, l’accueillir avec un couteau en main n’était pas du meilleur effet. S’il y avait la moindre chance pour recoller les morceaux, ce n’est certainement pas comme ça qu’il marquerait des points auprès de la jeune femme. Il ferma la porte et se dépêcha de reposer le couteau, là où il l’avait trouvé.

— T’es un peu à cran, on dirait.

— Euh…ouais.

Bien sûr qu’il était tendu. On lui interdisait de passer la porte de son bureau et, comme si cela ne suffisait pas, l’objet de ses fantasmes déambulait juste à côté. La déesse du destin s’acharnait contre lui. Bien. Il avait trouvé sa prochaine activité : faire une petite donation à L’Église de la vérité Céleste, pour conjurer le mauvais sort. Toute activité était la bienvenue.

Un doux effluve lui chatouilla les narines. Muguet avec une légère pointe de sciure de bois. Conjugaison parfaite entre la profession de la jeune femme, qui passait ses journées dans son atelier d’ébéniste, et son côté féminin. Cette fragrance le réconfortait toujours.

— Tu ne m’as pas répondu Norah. Pourquoi es-tu venue ici ? Ça fait trois mois que tu ne m’as pas donné de nouvelles.

— Tu ne m’en as pas donné non plus, je te signale.

— Norah.

— Oui, c’est bon. Ton frère m’a appelé et m’a tout raconté.

OK ! Il ferait une grosse donation.

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?, lui demanda-t-il en s’accoudant au bar.

— Je ne sais pas, Ty. À ton avis ?

Ils se fixèrent et le monde s’arrêta de tourner. Ses yeux flamboyaient tels deux rubis. Il aurait pu s’y perdre si elle ne s'était pas détournée.

— La vue est toujours aussi belle, dit-elle.

Tyren observa la jeune femme avancer vers les baies vitrées. Elle avait raison. C’est la vue sur l’estuaire qui l’avait incité à choisir cet appartement. En plus de voir l’océan, on pouvait contempler les immeubles anciens et pittoresques du vieux Daïshkin, et ceux plus modernes de l’extension de la ville. Peu importait le temps qu’il faisait où l’heure qu’il était, le spectacle valait toujours le coup.

Malgré la beauté du paysage, ce n’est pas ce qui l’occupait à l’heure actuelle. Les derniers rayons du soleil doraient la peau mate de son ancienne compagne. Il imaginait sans mal la douceur qu’il trouverait en caressant les épaules dénudées. La tenue laissait deviner ses formes généreuses sans les exhiber à outrance. Malheureusement pour sa santé mentale, il conservait un souvenir intact de ce que les morceaux d’étoffe cachaient. Par le passé, il avait pris un malin plaisir à en découvrir chaque millimètre. Il se revit cajolant, embrassant ce corps qui répondait à toutes les stimulations.

« Pas bon du tout ça. »

Mieux valait ne pas s’aventurer sur ce terrain. Au vu de son état mental, sur lequel lui-même ne parierait pas, il ne tenterait pas le diable plus qu’il ne fallait. Il jeta un autre coup d’œil à Norah qui lui tournait toujours le dos.

« C’est quand même tentant. »

Secouant la tête, Tyren se détacha du bar, et s’isola derrière, comme pour édifier une barrière physique entre eux. L’option était mince et peut-être inutile, mais qui ne tente rien n’a rien. Il prit un verre pour se servir un whisky et s’arrêta net. Une scène, que son esprit enfouissait jusque là, refit surface. Norah et Wähn. 

Cela remontait à un peu plus d’un mois. Il avait aperçu Norah sortant d’un immeuble du vieux Daïshkin, en compagnie d’une jeune femme rousse. Les voyant charger les tabourets dans la camionnette de l’ébéniste, il voulut se diriger vers elles pour les aider quand le type était arrivé. Le voir avait suffi à mettre Tyren de mauvaise humeur. Celle-ci était arrivée à son paroxysme quand il les vit, Norah et le type, en pleine discussion après le départ de la rouquine. Il était remonté dans sa voiture, fou de rage. Sur le moment, il avait eu envie de…

Le son strident revint plus fort, détruisant les résidus de la scène. Des picotements venant de sa main droite le réveillèrent.

— Tyren ?

Il leva la tête et croisa le regard inquiet de Norah, qui se précipitait vers lui.

— Oh mon Dieu ! Ta main, dit-elle.

Quand elle lui prit la main, il remarqua des morceaux de verre fichés dans la paume. La douleur s’exprima avec force, mais il ne bougea pas et regarda le sang entouré chacune des petites ouvertures bouchées par un éclat. Il observa l’une des gouttelettes, plus vive que les autres, dessiner son chemin à travers les courbes de sa main. La gravité officiait et déployait sa puissance sur elle, l’obligeant à prendre la pente la plus inclinée. Tyren, fasciné, n’entendait même pas son ancienne compagne s’affairer dans la salle de bain pour réunir le matériel nécessaire aux premiers soins. Non. Son attention persistait toujours sur la goutte qui hésitait à quitter le nid. Comme un oisillon, elle se tenait au bord du précipice ne sachant pas si son premier vol serait couronné de succès. Un souffle s’échappa de la bouche de Tyren. Il inspira et bloqua l’air dans ses poumons, attendant que la goutte se décide. Ses petites sœurs, qui avaient suivi le chemin tout tracé, la rattrapèrent. Elles s’agglutinèrent les unes contre les autres, pour finalement tomber toutes en cœur. Il était trop tôt pour un premier vol. Elles s’écrasèrent sur le bord du bar, formant une tache uniforme qui se transforma bientôt en une petite marre. Elle s’étalait de plus en plus, à mesure que d’autres gouttelettes écarlates se suicidaient les unes après les autres. La croissance cessa quand Norah appliqua une serviette au dos de la main, pour circonscrire les petites fugueuses.

— Viens avec moi, je vais regarder, lui dit-elle.

Tyren la suivit sans rien dire. La chaleur irradia dans son torse et remonta jusqu’à son visage. Il cligna plusieurs fois des yeux pour éliminer la pression qu’il ressentait derrière ses globes oculaires, en vain. Il regarda alors la jeune femme assise face à lui.

« Tiens ? »

 Il était assis.

« Depuis quand ? »

Il balaya la question, dont il se moquait. À l’instant, une seule chose lui importait.

— Norah ?

Il reconnut à peine sa voix en prononçant le prénom qui résonna durement.

— Oui ?

La jeune femme leva la tête pour le regarder.

« Voilà ! »

C’était ce qu’il voulait. Ces yeux. Les deux rubis.

« Magnifiques ! »

Tout ce qui comptait pour lui était de plonger dans les deux iris. Il comprit pourquoi la goutte lui avait paru si fascinante. Elle ressemblait aux yeux qu’il avait juste en face de lui. Leur couleur était identique. Quand il se perdait dans ce regard écarlate, plus rien n’existait et il avait l’impression que rien ni personne ne pouvait le trouver, comme s’il était à l’abri dans un cocon. Il se sentait bien. La béatitude qui lui manquait depuis leur séparation revint sans qu’il fasse le moindre effort. Tyren se cala au fond de sa chaise et ferma les yeux en basculant la tête en arrière. Sa dose administrée, il inspira et expira profondément plusieurs fois. Il planait. Norah recommença à le soigner. Les petits doigts fins et agiles s’affairaient sur sa main. Des millions d’aiguilles le piquaient. Elle enlevait les échardes de verres. Il connaissait cette sensation des piqures stimulant les terminaisons nerveuses meurtries, suivie du soulagement instantané quand l’objet intrusif s’envolait vers de nouveaux horizons. Chaque impact éveillait ses sens, mais la douleur était sourde. Cachée derrière un voile cotonneux, Tyren sentait sa présence ; il l’appréciait, souhaitant même qu’elle reste un peu avec lui. Elle répondit à son appel en sortant de sa cachette. La désinfection. Tyren ne bougea pas, savourant l’état second dans lequel il se trouvait.

— Ton frère avait raison. Tu n’es pas en forme.

Un hurlement aigu résonna dans son crâne. Le trip était fini. Il ouvrit les yeux. Le plafonnier à hélices noires contrastait avec la peinture blanche appliquée récemment. Une crevasse dans un océan de tranquillité. Il n’aimait pas ça. L’image bascula en même temps que sa tête et le focus se fit le bandage. Une légère tache brunâtre s’imprimait au milieu du tissus blanc. Ça le poursuivait. Quelque chose n’était pas à sa place. Il caressa sa main endolorie insistant sur la souillure. Elle ne partait pas. Tout comme ce type qui revenait le narguer jusque chez lui. À l’intérieur même de son être.

— Tu le connais ?, demanda-t-il.

Ses dents se serrèrent quand il s’activa davantage sur sa paume.

— Qui ça ?

— Rhave Wähn.

Regardant Norah, occupée à ranger la boîte à pharmacie, Tyren patientait tel un prédateur attendant le moment opportun pour bondir sur sa proie.

— Oui, je le connais. Et alors ?

Le poing claqua sur la table faisant sursauter la jeune femme.

— Non, mais ça va pas ! Qu’est-ce qui te prend ?

La colère qui s’était un peu estompée refit surface, plus amère. La chaleur émanant de sa poitrine devint une brûlure insupportable ; elle le consumait tel l’acide dissout le métal. Il se leva et trouva de nouveau refuge près du bar. Il se prit la tête entre les mains, assailli par le hurlement qui lui perçait les tympans. Rien n’y faisait. Le vacarme s’intensifiait toujours un peu plus. Une courte accalmie s’offrit à lui quand il sentit une main se poser sur son épaule.

— Tyren, parle-moi.

La supplique essayait de se frayer un chemin dans sa jungle intérieure ; elle se heurta bien vite aux murs de son orgueil qui s’éveilla. Un nouveau round s’annonçait et ce dernier était prêt à en découdre.

« Attaque »

— Tu couches avec lui ?

— Quoi ? Mais non voyons !, Norah retira sa main.

« Touchée »

— Tu crois que je suis partie parce que j’en avais envie ? Tu penses vraiment que je suis heureuse de cette situation ?, continua-t-elle.

« Attention  »

— Tu n’avais pas l’air de t’en plaindre quand je t’ai vu avec lui. Au contraire.

« Bien joué »

— Moi qui pensais… c’était une erreur, je crois. Je n’aurais pas dû venir.

« Non ! Marche arrière »

La panique le gagna. Son cœur martela sa cage thoracique comme un fou furieux.

— Attends ! Ne pars pas ! J’ai besoin de toi, Norah.

Les flammes ne cessaient de gagner du terrain, détruisant tout sur leur passage. La chaleur se propageait dans tout son être. Aucune parcelle ne résistait. Sa mâchoire était douloureuse. Il voyait flou. Il avait chaud et pourtant une sueur froide coulait le long de sa colonne vertébrale.

« Une dose et ça ira mieux après. »

Tyren saisit le bras de Norah qui se dirigeait déjà vers la sortie. Elle le fixa de son regard flamboyant. D’un seul coup, elle éteignit l’incendie.

— Tu ne penses pas que c’est un peu tard, Ty ?

— Reviens s’il te plait.

Il attrapa le petit visage de ses deux mains et essuya les larmes qui y perlaient avec ses pouces.

— J’ai besoin de toi Norah. Tu le sais.

Il plaqua son front contre celui de la jeune femme et affirma sa prise.

— Arrête, dit-elle des sanglots dans la voix.

— S’il te plait, je t’en pris. Ne me laisse pas.

 Il décolla son front pour mieux plaquer ses lèvres contre les siennes.

— Non ! cria-t-elle.

Une pression sur son torse le poussa à s’éloigner d’elle.

« Pourquoi ? »

Il la regarda, sans comprendre ce rejet. Pourquoi s’écartait-elle de lui ? Une marque rouge s’étalait sur la joue de Norah. Tyren vérifia sa main blessée. Le brun avait cédé la place à un rouge foncé.

— Ce n’est pas de moi dont tu as besoin, Ty. J’aimerais, mais je ne peux rien faire pour toi.

Le hurlement retentit, perçant furieusement ses dernières barrières.

 « Tu mens ! »

— Pourquoi ?, demanda-t-il.

— Parce que c’est déjà ce qui a ruiné notre couple, mais tu ne veux pas le voir.

« Non ! »

— Je m’en fous de ça !

Il renversa une chaise. Norah s’éloigna un peu plus. Il ne s’en remettrait pas si elle partait encore une fois. Il avait besoin d’elle, qu’elle le veuille ou non. Elle se dirigea vers la porte, mais il la ramena à lui.

— Reste ici !

— Lâche-moi, Tyren ! Tu me fais mal !

« Une dose »

— Donne-la-moi !

— De quoi tu parles ?!

« Une dose »

— J’en ai besoin. Donne-la-moi !

— Arrête !

« Une dose »

Il poussa Norah, qui percuta le canapé.

— Tu es devenu fou !

Elle le regarda, de la pitié dans les yeux.

« Pas ça ! »

— Il avait raison. Tu ne sais plus ce que tu fais. »

« Tais-toi ! »

— Tu agresses tout le monde et tu te fais même du mal.

« Arrête ! »

— Il faut que tu te reprennes Tyren. Tant que tu ne le feras pas, personne ne pourra rien pour toi.

« LA FERME ! »

La respiration de Tyren s’accéléra. Le brasier reprit de plus belle, s’alliant à des pics de glace. Les deux éléments formaient une combinaison destructrice. Il se frotta les yeux pour remettre en place les objets qui dansaient seuls. Un gouffre s’ouvrait non loin de là. Le martèlement lent des talons de Norah l’y plongea sans ménagement. Il lui fallait quelque chose pour ne pas tomber. Une bouée, une corde, n’importe quoi. Les talons continuaient les travaux de marteau piqueur, ouvrant sa poitrine pour faire entrer la douleur. Il regardait dans toutes les directions. Tout vacillait autour de lui. Oui, tout…sauf…

« STOP ! »

Le salut était à portée de main. Le destin ne lui en voulait pas autant que cela finalement. Il lui donnait une bouée. Elle se trouvait juste devant lui. Comment ne l’avait-il pas vu plus tôt ? Il l’attrapa et sentit la dureté du bois. La longue partie métallique refléta un rayon solaire qui éblouit Tyren. Il ferma les yeux pour se protéger de la lumière aveuglante.

Quand il les rouvrit quelques secondes plus tard, il se tenait devant la porte.

Comment était-il arrivé là ?

Sa bouche lui envoya un fort goût de métal. Sa langue passa sur son palais. Elle lui fit un mal de chien. Il voulut la toucher avec sa main, mais suspendit son geste. Ses doigts étaient couverts d’un liquide rouge poisseux. Tyren baissa rapidement la tête. Ses pieds nus pataugeaient dans le même liquide. Il n’arrivait plus à bouger et fixa la marre rougeâtre qui grandissait de seconde en seconde. Elle semblait prendre sa source derrière lui.

« Norah ? »

Il repensa à la jeune femme et une vague glacée le parcourut.

Où était-elle ? Tyren paniqua. Il recula et buta contre quelque chose qui le fit tomber à la renverse. Sa tête cogna contre la table de la salle à manger. Il se redressa et ferma les yeux massant l’endroit où une bosse fleurirait certainement.

Contre quoi…ou qui avait-il trébuché ?

Il ne voulait pas le savoir. L’odeur métallique gagnait du terrain. Malgré lui, ses yeux s’ouvrirent décidés à percer le mystère. Il poussa un souffle de soulagement en avisant la chaise renversée. La marre avait disparu, tout comme le liquide visqueux sur ses doigts. Tyren se redressa légèrement, humant l’air autour de lui. Rien. L’odeur de sang, elle aussi, était partie.

Rassuré, une violente migraine prit le relai dans de son crâne. Tyren renonça et s’allongea sur le sol. Il ferma les yeux. Ce qui venait de lui arriver était surréaliste. Il se remémora les événements de la journée, de son réveil jusqu’à l’arrivée de Norah. Oui, Norah. Devant les baies vitrées. Elle admirait la vue. Il était allé se servir un verre de whisky et… et plus rien, le trou noir. Tyren força sa respiration à ralentir. Tout son corps le faisait souffrir et surtout sa main gauche, là où il y avait le bandage. Le bandage que lui avait fait son ancienne compagne.

Des bruits de pas, de talons, martelèrent le sol. Il connaissait cette démarche. Norah. Elle allait bien. Toujours les yeux clos, le bras posé dessus, il savoura le bruit des pas approchant. Ils s’arrêtèrent tout près de lui.

— Norah, dit-il. J’ai dû faire un malaise, et je crois que j’ai des hallucinations aussi. Je suis désolé.

— Ce n’est pas grave, répondit-elle.

La jeune femme caressa son cuir chevelu. C’était agréable. Il serait bien resté comme ça éternellement ; Norah prenant soin de lui.

Il respira profondément pour s’emplir de la senteur muguet boisé, mais une odeur douceâtre et piquante irrita son sens olfactif. Une toux et des hauts le cœur le forcèrent à se tourner sur le côté. C’était le parfum de la mort, de la décomposition. Il voulut reprendre son souffle pour donner de l’air à ses poumons.

« Erreur. »

Son estomac ne tint pas, et rendit le peu qui le remplissait. Tyren, maintenant à quatre pattes, sentit le dos de sa main le chatouiller. Des vers se tortillaient dessus. Il se redressa et les balaya de son autre main. À genoux, la tête baissée, des bottines entrèrent dans son champ de vision.

— Norah ? Qu’est-ce que…

Il ne termina pas sa phrase. D’autres vers tombèrent. Tyren leva la tête. Le temps ralentit sa course afin qu’il ne perde aucun détail de ce qui se trouvait à quelques centimètres de lui. Il poussa un cri et recula, se ramassant lamentablement sur les fesses. Il ne put retenir un autre cri. Norah était bien là, mais la peau fraîche et élastique avait laissé la place à un épiderme pâle, violacée par endroit, et aux veines saillantes. La peau ne recouvrait plus la totalité de la chair d'un brun délavé. Un liquide translucide suintait des pores et dégoulinait lentement. Des plaies béantes marquaient le buste, le cou et le visage. La chose le regardait de ses orbites vides. Le regard écarlate l’était encore mais par un trop-plein d’hémoglobine séché. Elle lui sourit et dévoila des dents jaunies et noircies, là où il y en avait encore.

— Tu as besoin de moi, Tyren, alors je suis là.

— Non !

Tyren se remit sur ses pieds. Une violente douleur faucha sa cuisse gauche et le fit retomber sur une des chaises. Il regarda sa jambe ; un filet de sang coulait sur son jean. La chose ricana et lui montra le couteau. Il tourna la tête en direction du bar. L’emplacement vide semblait lui rire au nez. Il se traina comme il put. Une deuxième décharge, cette fois-ci provenant de la cuisse droite, lui arracha un autre hurlement.

— Pourquoi tu t’en vas ?, dit-elle. J’ai besoin de toi moi aussi.

— Norah ! Non !

Il cria à s’en péter les cordes vocales. Ce n’est pas ce qu’il voulait. Il n’avait rien fait, rien du tout. Ses mains se couvrirent du liquide poisseux, tout comme son tee-shirt qui en était imbibé.

« Au secours ! »

Le couteau s’approchait. Il ne voyait plus que lui. Rien ne l’arrêtait. Le hurlement strident perça son crâne.

— Non !

Tyren cria et se débattit. Les mains devant son visage pour se protéger, il ouvrit un œil pour voir à quelle distance était la lame. Plus rien. Le noir complet. Il scruta autour de lui, immobile. Après un laps de temps qui lui parut durer une éternité, sa vue s’acclimata à la pénombre. Il reconnut les contours de l’armoire ainsi que du meuble hi-fi. À sa droite, le réveil diffusait sa lumière verte à travers les chiffres qu’il affichait.

« 3h33. »

Il était dans sa chambre. Dans son lit. C’était juste un cauchemar. Tyren s’assit au bord du matelas et reprit son souffle. Il passa la main dans ses cheveux ébouriffés ; il était couvert de sueur.

Cela faisait deux semaines qu’il avait repris le boulot après sa suspension. Pendant toute cette période, il n’avait pas vu Norah. Il avait essayé de l’appeler pour revenir dans ses bonnes grâces, sans succès. Impossible de la joindre. La frustration de ne rien pouvoir faire pour recoller les morceaux avec elle et l’affaire de meurtre en série sur laquelle il était, le foutaient en l’air.

La gorge sèche, il alla dans la cuisine pour boire un verre d’eau qu’il descendit cul sec. Épuisé, il laissa tomber la chambre et s’allongea dans le canapé.

Le bruit des rares voitures roulant sur l’artère principale le berça. De temps en temps, le ronflement des avions passant loin au-dessus de son immeuble lui apportait une paix bienvenue. La tranquilité. Finalement, ce n’était pas si mal. Ses paupières peinaient à soutenir l’éveil. De petits picotements sur ses yeux annoncèrent que le marchand de sable foutait le boxon en éparpillant ces grains un peu partout.

« Et merde ! Il devrait passer l’aspirateur demain. »

Il laissa son corps alangui partir à la rencontre du marchand et de son pote au tambourin qui tintinnabulait pour un oui ou un non.

Un hurlement déchira la douce quiétude.

Tyren se figea et ouvrit grand les yeux. La sueur coula sur son front en même temps que les vers. Les orbites vides et le sourire édenté au-dessus de sa tête lui apprirent qu’il n’était pas toujours bon de regarder au-delà de son reflet.

Ce sont toujours les monstres cachés au plus profond fond de l’âme qui, pensant ouvrirent la porte à d’inavouables fantasmes, laissent entrer d’effroyables hantises.

 

Fin...ou...?

 

 

Alors, comment vous sentez-vous ?

J'espère que vous n'aurez pas peur d'aller vous coucher ce soir. Si vous vous sentez un peu secoué, c'est normal, il s'agissait là de votre première incursion dans le monde d'Éthra. Ne vous l'avais-je pas dit sur la page d'accueil de cette section qu'elle était belle, mais dangereuse ? Sachez toutefois que cette première visite était douce comparée à ce qui vous attend. Les histoires vous plongeront progressivement certes, mais toujours un peu plus, au sein de cet univers. Les questions et les doutes s'accumuleront pour, un jour, être enfin éclairés.

Et pour Tyren et Norah ?

Que vous dire, à part que vous les retrouverez peut-être un jour. Je dis bien "peut-être".

Avez-vous été attentif aux petits détails ?

Non ?

Dommage, car Éthra ressemble à votre monde, sur bon nombre de points. Aussi, toute chose est connectée d'une manière ou d'une autre ; et, il se pourrait bien que certains petits détails deviennent des points essentiels à l'avenir.

Quittons-nous à présent.

J'aurais plaisir à vous revoir dans une prochaine histoire.

Bon retour chez vous et à bientôt.

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